Vous ne vous êtes jamais demandé ce que deviendraient nos journées si nous n’avions plus de travail pour les occuper ? Terminés les relations de pouvoir à sens unique, les heures perdues dans le trafic, le stress de la fin de journée. Oui mais comment gagnerions-nous notre pain quotidien ? Comment se loger, se nourrir et habiller ses enfants sans revenus stables ? Pas simple.

C’est pourtant le défi que j’ai lancé à 15 personnes présentes à un atelier que j’organisais en 2016. Je leur demandais de réfléchir aux nouveaux sens que devrait prendre le travail dans une société post-industrielle qui peine à se réorganiser.

Vers un tiers-lieu, zone de création et d’échanges

Dynamiques Convergentes était un OBNL1 qui réfléchissait sur les problématiques de créativité et d’animation ou de réaffectation d’espaces dans les zones densément peuplées de Montréal.

Notre projet était d’ouvrir un espace de rencontres et de métissages pour favoriser l’expression de la créativité en règle générale à l’aide de l’intelligence collective.

Nous sommes fatalement tombés sur le concept de Tiers-Lieu que nous tripotions depuis quelques temps. Pour simplifier, je reprends in extenso la définition qu’en donne Zones Mutantes : «  Le tiers-lieu est, par nature, « entre deux » (entre espace personnel et espace ouvert, domicile et travail, convivialité et concentration, etc.). On constate que le mode de fonctionnement du tiers-lieu est à l’opposé des formes traditionnelles. L’ouverture sur de multiples sujets et de multiples regards remplace la focalisation de la spécialisation. La convivialité et l’informel se substituent à l’esprit de sérieux. La conversation est au coeur de l’échange et non plus à sa périphérie. »

Atelier de réflexion

Notre but était donc de favoriser l’échange dans la convivialité et la bonne humeur sur un sujet pas si évident et assez vaste dans sa définition et son expression : “la mairie de Montréal vous consulte pour savoir quelles pourraient être les actions à prendre pour faciliter le retour à l’emploi du plus grand nombre”.

L’astuce ici était de créer un climat propice à l’échange en demandant aux participants d’imaginer ce que des experts ou des artistes tels que des anthropologues ou des conteurs d’histoires apporteraient à la discussion. En représentant des personnes qui sont loin de notre réalité, on ne reste pas bloqué sur son point de vue et on s’ouvre à ce que l’Autre peut nous apporter.

C’était le prétexte de cette soirée. Et je crois pouvoir dire que les résultats ont dépassé nos attentes …

Nous allons décrire brièvement les résultats des 3 groupes qui ont travaillé pendant près de 3 heures sur le sujet dans une ambiance décontractée. Non seulement les résultats sont intéressants et peuvent constituer une première pierre à l’élaboration de futurs projets collectifs ou individuels mais montrent aussi une convergence de points de vue vers une forme de travail plus collaborative et tournée vers la communauté.

Avec une claire volonté de donner un nouveau sens plus empathique et respectueux du “bien commun”, de “l’idéologie du travail” telle que la définit Serge Latouche dans son “Invention de l’économie, 2005”.

Toutes les photographies de cet article sont de Lewis Hines

Redéfinir le travail

A ce stade de l’exposé, il serait peut-être nécessaire de faire un petit rappel ou un petit retour sur la formation et l’histoire du travail dans les pays occidentaux. Son acception actuelle est surtout économique et en lien avec la définition même du capitalisme, comme une variable opposée en même temps que complémentaire au capital.

Au sens économique usuel, le travail est l’activité rémunérée qui permet la production de biens et services. Avec le capital, c’est un facteur de production de l’économie. Il est essentiellement fourni par des employés en échange d’un salaire. Le processus d’entrée et de sortie de l’emploi se fait par le marché du travail.

Le sens actuel du travail est récent et est caractérisée par la généralisation du salariat. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Sous l’Antiquité, le terme bas latin trepalium (attesté en 582) est une déformation de tripalium, un instrument formé de trois pieux, deux verticaux et un placé en transversale, auquel on attachait les animaux pour les ferrer ou les soigner, ou les esclaves pour les punir.

Depuis le XIXe siècle le contrat de travail n’était qu’une mise à égalité par contrat de louage entre les entreprises et les individus (code civil). Le rapport de force entre une entité morale et un individu aboutissait la plupart du temps à des situations sociales extravagantes et parfois violentes. C’est à cette époque que le corpus de loi pour réguler, le travail des enfants notamment, fait son apparition.

À partir des années 1930, Roosevelt conseillé par Keynes met en place une nouvelle politique sociale appelée le New Deal. Les conséquences sociales catastrophiques de la crise financière de 1929 et un taux de chômage qui explose poussent les dirigeants à légiférer pour trouver une solution et calmer les esprits. Le but est alors de partager les fruits de la croissance sous forme de pouvoir d’achat, redistribué sous forme de salaires.

Travail et contrat de travail

Je crois qu’il est important de rappeler que la notion de travail telle que nous la définissons aujourd’hui n’a que 80 ans et qu’il est donc assez probable qu’elle évolue encore sous la pression des évolutions économiques et sociales à venir.

Les premiers contrats de travail répondaient à un besoin de l’époque qui visait à l’attachement d’une force de travail à un employeur :

  • le qui (l’entreprise et son siège social – le où),
  • le combien (le salaire, les horaires de travail et les rapports d’autorité)
  • et le quoi (définition du poste et des responsabilités).

Il est clair que la notion de sens donné au travail est absente de cette définition “taylorienne” d’organisation du travail. On devrait même l’appeler “contrat d’emploi” puisque le but visé est de transformer une force de travail en “employé” et la tâche en “travail abstrait” 2.

Certains ennemis du “totalitarisme du travail” avancent en effet que la productivité a explosé au cours du xxe siècle, et que cela ne s’est pas répercuté sur la quantité de travail à fournir.

Ils ajoutent que le travail moderne est généralement déconnecté de sa finalité : le travailleur (“employé”) devenant un simple rouage d’un système économique qui le dépasse, ironiquement exhorté à produire plus alors qu’il baigne dans la surproduction de superflu et que nous consommons trop d’énergie par rapport à notre planète.

Vers un retour au travail concret ?

Le travail n’est donc pas seulement une activité, mais depuis plus d’un siècle, il est un rapport très particulier au cœur social du fonctionnement du capitalisme. Il existe certes un “travail concret” (le fait de produire une valeur d’usage), mais cette dimension est intérieurement constituée par une autre dimension, totalisante et qui la domine : le “travail abstrait”.

Celui-ci est considéré par Anselm Jappe et Robert Kurz comme l’essence sociale de la société capitaliste. Il est d’abord issu de la fonction de médiation sociale entre les hommes, qu’a le travail dans le type de socialisation produite par le capitalisme : c’est par le travail que j’obtiendrai les produits fabriqués par d’autres.

Mon travail se reflète alors sur l’ensemble du travail social global. C’est ainsi que le travail que l’on fait chaque jour serait du « travail abstrait ». Mais ce n’est pas le fait de faire quelque chose qui n’a pas de sens, le « travail abstrait » est ce que le travail est structurellement devenu dans le capitalisme : une forme de socialisation abstraite, qui capte et structure l’agir des individus.

Cette abstraction du travail s’accomplit journellement, non pas par le moyen de la conscience, de l’imaginaire ou d’une « idéologie du travail », mais dans le déroulement même de la production sociale (il est alors une « abstraction réelle » particulièrement difficile à dépasser).

L’Homo Capitalistus se définit ainsi plus par l’image que son activité salariée renvoie que par ses actions personnelles à faire le bien ou le beau par exemple. On poussera donc naturellement nos enfants à faire des études de comptabilité qui “servent” à quelque chose plutôt que de les encourager dans la pratique artistique de la flûte à bec qui est “globalement” inutile à nous procurer un salaire décent.

On expérimente aussi cette hiérarchisation du “travail abstrait” quand on annonce à son entourage qu’on est professeur à l’université plutôt que chef de rayon dans une épicerie Provigo.

Les difficultés quotidiennes à exercer ces professions ainsi que le salaire ne sont pourtant pas très éloignés l’une de l’autre. Rappelez-vous, notre niveau d’angoisse était à son comble lorsqu’on nous posait la question “et toi, que voudras-tu devenir lorsque tu seras plus grand ?”. De notre réponse dépendait non seulement le petit sourire de satisfaction sur le visage de nos parents mais aussi de l’image sociale qui nous voulions projeter plus tard. “Tu as eu C+ en mathématique ? tu ne pourras pas entrer chez Google plus tard avec une moyenne aussi basse.”  L’emploi où le mythe de la caverne post moderne …

Disparition de l’emploi

Rappelons-le encore une fois, le vrai travail n’est pas l’emploi. Le travail m’apporte quelque chose alors que l’emploi est une rémunération de ma force de travail. Picasso travaillait sur ses toiles, il n’était pas employé-peintre. Cette distinction semble nécessaire pour la compréhension des solutions qui vont suivre.

Nous assistons à une séparation des sens de l’emploi et du travail à une période où le néolibéralisme vient casser les liens sociaux tissés par les prémisses de la société capitaliste entre employeurs, employés, état et actionnaires. Ce fragile équilibre vole en éclat à chaque annonce de délocalisation ou de collusion entre le monde des affaires et le monde politique.

Nous nous en apercevons tous les jours dans les relations de plus en plus difficiles que nous avons sur nos “lieux de travail” quand on nous demande toujours plus d’efficacité ou plus de rentabilité dans des contextes de fusion, d’absorption ou de réorganisation. L’emploi se vide alors de son sens, de sa substance et nous angoisse. Il mène à des états de souffrance profonds qui peuvent parfois aller jusqu’au tragique …

Cette angoisse de performance est aujourd’hui présente dès le plus jeune âge dans les écoles où les notes et les classements déterminent très tôt une hiérarchie sociale basée sur le mérite intellectuel.

Comme l’affirme le Projet XQ qui tente de rédéfinir l’école au 21ème siècle dans sa vidéo d’introduction, l’école est restée “figée dans le temps” sur une idée simple qui est de faire passer les enfants par une “pre factory” (une pré usine) avant qu’ils n’entrent dans une vraie usine pour le reste de leur vie. Où l’organisation taylorienne du travail vire au cauchemar ubuesque …

Lewis Hine: Icarus, Empire State Building

Automatisation à l’ère digitale

Il semble évident à la fin des années 2010 d’affirmer que le travail n’est pas l’essence naturelle et trans-historique de l’homme mais qu’il est nécessaire à ce dernier d’en retrouver le sens.

Mais par où commencer alors que l’Intelligence Artificielle et l’automatisation semblent condamner l’emploi à plus ou moins brève échéance ? Les niveaux records de chômage dans les pays industrialisés semblent en effet traduire la disparition prochaine du “contrat d’emploi” au profit d’une autre organisation sociale de nos activités. Mais quelle est-elle ? Quelles formes pourraient prendre ces nouvelles relations entre personnes morales et personnes physiques ?

Le désir de changement s’exprime avec beaucoup d’intensité sur un changement de nature du contrat de travail où les variables “avec qui”, “comment” et “quand” seraient laissées à l’appréciation de chacun, redéfinissant ainsi les relations sociales en fonction d’un désir plus que d’un besoin. Regardons d’un peu plus près cette petite évolution de la pensée permise grâce et à cause de l’utilisation des nouvelles technologies et de la mobilité :

  • Avec qui : nous assistons à une remise en cause de la hiérarchie et de la politique RH des entreprises. Le salarié désire travailler avec les personnes qu’il a choisies. Si cela ne lui convient pas, il hésitera de moins en moins à partir pour voir si l’herbe est plus verte ailleurs. L’expression du leadership dans une équipe pourrait prendre alors la forme d’un “game master” ou maître du jeu qui aura pour fonction de créer des rencontres performantes et des synergies innovantes.
  • Comment : l’employé de demain sera en même temps un travailleur autonome, un chef d’entreprise et un client. Il prendra des casquettes différentes en fonction des groupes de travail dans lesquels il interviendra. On imagine plus des interventions transversales qui se dégagent des silos d’intervention actuels pour aller vers plus de transversalité et de collaboration. La collaboration sera d’ailleurs le prétexte pour remettre en cause les rapports d’autorité existants.
  • Quand : le rythme de travail va forcément changer aussi avec l’impact des nouvelles technologies en mobilité (cellulaire, réalité virtuelle, développement des espaces de coworking, …). L’employé de demain exigera d’avoir la possibilité de privilégier sa vie de famille et son bien-être avant d’effectuer son travail. Il cherchera à avoir une autonomie maximale sur le moment et l’endroit de l’exercice de ses fonctions. Il ressemblera ainsi plus à un “intrapreneur” travaillant à la réussite d’un projet qu’à un salarié tel que nous le considérons actuellement.

Communité

Ce qui nous a été donné à voir et à comprendre lors de cet atelier est l’expression de solutions permettant de faire la transition entre une organisation sociale finissante et une nouvelle chargée de sens et de potentiels.

Comme dirait Amartya Sen, il s’agit d’élever l’intelligence collective et les savoirs partagés de façon transgénérationnelle. En passant à l’économie intelligente, on créera du lien entre les individus d’une même société et on développera les savoirs nécessaires à la survie de l’espèce humaine.

Je remercie Martin pour sa très belle synthèse de l’expérience que nous avons vécue : la communité. C’est l’unité dans le souci du bien commun.

Personnellement, j’aime beaucoup.

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  1. dissout en 2018 ↩︎
  2. (Anselm Jappe et Robert Kurz, Les habits neufs de l’Empire. Remarques sur Negri, Hardt, Ruffin, Léo Scheer, 2003) ↩︎
Catégories : Général

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