« Offrez-vous le luxe incroyable mais douloureux de changer d’état d’esprit » …

C’est un peu ce que j’ai ressenti à la lecture du livre de David McRaney « You are now less Dumb » (voir le résumé en bas de page). C’est aussi un sujet récurrent que j’aborde dans mes cours d’entrepreneuriat : Quelle conviction mettre dans mes cours pour « convaincre » les gens de créer leur entreprise ? Comment faire passer les étudiants à l’action ? Comment faire « grandir » les gens ? Et, dans une certaine mesure, faire leur bien malgré eux ?

C’est effectivement une énigme que beaucoup d’entre nous doivent résoudre : d’un côté, la conscience que notre progression personnelle doit transcender nos petits égos pour atteindre une dimension « supérieure » et comprendre enfin le fonctionnement du monde ; de l’autre, la difficulté grandissante à abandonner nos « croyances » d’avant, bien inférieures, au fur et à mesure que nous intégrons de nouvelles connaissances et que nous développons du sens pour le monde qui nous entoure.

Cet « inconfort » peut parfois être tellement intolérable que nous ralentissons inconsciemment le processus de « changement » ou d’acceptation de l’évidence à l’extrême. Ou alors nous plongeons directement dans le déni le plus total en ignorant les informations qui contredisent nos convictions du moment. Pire, nous nous raccrochons désespérément, contre toute évidence,  à celles qui confirment nos croyances. En bref, on fait péter allègrement le cinquième principe du brillant essai « De l’esprit critique » de Carl Sagan : « ne t’accroche pas à une hypothèse juste parce que c’est la tienne. »

On appelle ça le « Syndrome du Contrefeu » (ou Backfire effect dans la langue de Shakespeare). Cela fait partie des 15 phénomènes psychologiques que David McRaney explore dans son dernier livre : pourquoi « l’auto-illusion » fait partie de l’Homo Sociabilis au même titre que les doigts ou les orteils ?

McRaney nous ouvre les yeux sur un phénomène extrêmement courant : dès qu’une idée est entrée dans votre système de croyances, vous la protégez de l’extérieur comme votre propre enfant. (…) Quand quelqu’un essaie de vous corriger, de vous faire prendre conscience du « malentendu » généré par vos croyances, vous créez un « contrefeu » qui renforce au contraire lesdites croyances.

Avec le temps, « le syndrome du contrefeu » vous rend moins critique envers toutes les choses qui vous permettent de continuer à voir vos croyances comme justes et certaines.

J’expérimente ce syndrome tous les jours, notamment dans les cours de création d’entreprise où les étudiants doivent travailler sur leur vision (croyances et convictions). C’est en fait un phénomène extrêmement courant que nous pouvons tous observer en allumant la radio ou en scrollant les niouzes sur nos médias sociaux favoris.

On me demande très souvent, avant même d’avoir précisé l’idée d’affaires, « quelle doit être la forme juridique de ma société ? » ou « combien de pages doit avoir mon plan d’affaires pour lever correctement des fonds ? » … Si je ne réponds pas à ces questions précises immédiatement, cela veut forcément dire que je n’ai pas les compétences requises ou que je raconte des balivernes.

 

Imaginez maintenant Nicolas Copernic avec son modèle héliocentrique en 1543 ! Cela contredisait totalement la vision de l’église catholique de l’époque. En 1633 (soit 90 ans plus tard), Galilée a été arrêté et jugé parce qu’il « était d’accord » avec l’idée du modèle de Copernic. Il s’est finalement rétracté pour garder la vie sauve. Intéressant.

N’y aurait-il pas de nos jours de nouvelles idées coperniciennes, sur la création d’entreprise par exemple ? J’en vois une immédiatement : le Lean Startup ! Et le fameux « Get out of the building » de Steve Blank qui contredit radicalement l’idée qu’on va créer des multinationales en rédigeant un « beau » plan d’affaires.

Cette idée est dérangeante pour la plupart des entrepreneurs en herbe. Cela va à l’encontre de leur vision du monde. Tous les consultants qui ont émis cette idée depuis une bonne vingtaine d’année se heurtent violemment à la résistance de TOUTES les parties (banques et financiers en premier). Même si la situation s’est améliorée ces dernières années.

Mais ce qui me rend le plus inquiet dans ce « processus de dissonance cognitive produit par des preuves contradictoires » (je sais c’est compliqué), c’est que ça finit souvent par un abandon ou un refus de la réalité. En gros, quand on dit que la création d’entreprise n’est pas ce que vous croyez, vous finissez souvent par vous construire de nouvelles connections neuronales qui renforcent vos convictions passées.

Je ne peux m’empêcher de rapprocher ce « syndrome du contrefeu » des statistiques hallucinantes que 40% des américains ne peuvent pas croire que le monde à plus de 6.000 ans (la double négation a son importance ici).

On s’aperçoit dans la foulée que le « syndrome du contrefeu » est le constituant de base de la théorie du complot. Les croyants voient dans les « preuves contradictoires » une confirmation du fameux complot et l’absence de contre-arguments « rationnels » comme un moyen de renforcer leurs convictions (déclaration faite à un croyant : « on n’a pas la confirmation que Dieu existe » => c’est un impie, il ne croit pas en Dieu => je ne peux pas écouter ce qu’il me dit).

Lorsqu’on arrive avec notre nouvelle lecture du monde qu’est le besoin d’agilité ou la fin des énergies fossiles, certains voient une remise en cause de leur façon de vivre.

Pourtant le monde avance, le monde change. Nos idées sur notre environnement doivent aussi changer. Des opportunités colossales s’offrent à nous et seuls ceux qui ont le courage de questionner leur croyances arriveront à les saisir.

 

Résumé du livre :

Le premier livre de David McRaney, « You Are Not So Smart », est directement issu de son blog très populaire du même nom. D’abord considéré comme un mélange de psychologie à deux balles et de futilités, les idées de McRaney ont touché des milliers de personnes, et son blog – et maintenant des podcasts et des vidéos – est devenu un phénomène Internet.

De la même façon que son premier livre, « Vous êtes maintenant moins stupide » est fondé sur l’idée que nous nous croyons tous être des observateurs objectifs de la réalité – sauf que, bien sûr, nous ne le sommes pas. Ce n’est pas un problème la plupart du temps parce que nos délires nous gardent sains d’esprit. Partant de ce constat, McRaney fournit des analyses révélatrices de quinze façons de nous nous dupons chaque jour. Tels que « le piège abscons » (nous nous engageons dans une activité que nous n’aimons pas juste parce que le temps ou l’argent déjà investis nous empêche de faire marche arrière), la « désindividuation », « l’auto-illusion » et autres. McRaney révèle également le vrai prix du bonheur, pourquoi Benjamin Franklin était un dur à cuire et comment éviter de croire à nos propres mensonges.


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