« Si chaque catastrophe aérienne rend la suivante moins probable, chaque crise bancaire augmente la probabilité de la suivante. Il nous faut éliminer le deuxième type d’erreur, celui qui entraîne une contagion. » —Nassim Taleb

On dirait que c’est le bon moment pour parler d’antifragilité

En ces temps de confinement, nous avons le temps de lire, de nous informer … et de regarder le monde qui nous était familier sombrer dans l’angoisse et le chaos. Je rebondis sur la vidéo d’Idriss Aberkane du 28 mars 2020 qui parle de prise de décision en temps de guerre et de « virtuous signaling » (vous savez, ces Cassandres qui hurlent au scandale contre l’hydroxychloroquine et les pratiques « dangereuses » du Docteur Raoult à Marseille …).

On assiste en direct à l’effondrement d’un monde et d’une méthode de penser. Les gouvernements et les gouvernants n’ont jamais paru aussi fragiles malgré leurs appels répétés à « l’union sacrée » dans la guerre contre l’ennemi invisible et aux respects des règles de confinement. On a l’impression qu’ils (nos dirigeants) sont perdus et ont abandonné leurs capacités d’anticipation.

Le possibilité des choix est trop grande et aucun manuel n’est en mesure de donner la solution. Il semble que ça tétanise les premiers de la classe en charge de nous gouverner qui sont incapables de prendre des décisions et deviennent dangereux dans leurs nombreuses hésitations. La réponse à l’énigme ne se trouve pas dans un livre …

Serait-il temps de changer de paradigme éducationnel : devrions-nous apprendre la résilience à l’école plutôt que de demander aux étudiants à se conformer à la voix du Maître depuis leur plus jeune âge ? C’est une question sérieuse que je me pose depuis plus de 5 ans que j’enseigne dans diverses universités canadiennes. Dans cet article, je vais essayer de montrer comment, tranquillement pas vite, nous avons abdiqué notre capacité de réflexion, d’intuition et de réaction au profit d’une pensée linéaire et stérile.

Nous avons mis des élites diplômées à la tête de nos états qui ne se comportent pas mieux finalement que les petits barons de l’ancien régime : ils regardent leur monde s’effondrer sans pouvoir réagir. Se conformer et appliquer les procédures sans réfléchir a transformé nos sociétés occidentales en verres de cristal qui se cassent aux premiers chocs venus. Nous sommes devenus fragiles mais je peux vous assurer que tous les étudiants fraichement diplômés se croient robustes.

Comment en est-on arrivé là ? Comment avons-nous pu laisser croire à des générations que rien ne changerait et que les conditions de vie seraient a minima toujours les mêmes mais que, certainement, rien ne pouvait vraiment infléchir les courbes valeureuses de la croissance. Les impacts de la pandémie actuelle et les bouleversements opérés dans la façon de gérer nos tâches quotidiennes pourraient bientôt nous donner un sévère démenti et une injonction à changer nos vies.

Le retour à la normale ne sera pas un retour à la normale « classique » (nos yeux fixés sur la courbe de la croissance du PIB). Pour la première fois depuis longtemps, ce n’est pas la société (et l’état son corollaire symbolique) qui sera en état de choc mais bien chacun d’entre nous qui devra en tirer des conclusions et des actions, en son âme et conscience.

Cet article comme un début de réflexion jeté à la va-vite sur les options qui s’offrent à nous pour embrasser le chaos qui vient d’entrer dans nos vies.

 

Coronavirus et optionalité

Dans le contexte de la pandémie actuelle de COVID-19, on peut voir à l’oeuvre la tension en temps réel qui existe entre « l’optionalité » (qui offre une possibilité de choix) des mesures à prendre et « l’antifragilité » de certains systèmes. Nous pouvons par exemple observer les réactions et les réponses des différents pays à la pandémie et observer comment, ce qui est une option faisable et viable pour Singapour, pourrait être une solution coûteuse et inadéquate pour les pays européens ou les États-Unis (je parle ici de l’action rapide de l’État pour restreindre la transmission du virus en installant des caméras infrarouges dans les métros pour détecter les personnes avec de la fièvre, entre autres choses).

Le perturbateur (facteur de stress), « le virus est là », devient une information pour le gouvernement de Singapour alors qu’il n’est qu’une incertitude pour celui de Washington ou Paris.

La théorie doit être une observation, non une doctrine. C’est une investigation analytique de l’objet qui aboutit à sa connaissance et, appliquée à l’expérience, en l’occurrence l’histoire, entraîne la familiarité avec cet objet. Plus elle atteint ce but, plus elle passe de la forme objective d’un savoir à la forme subjective d’un pouvoir.

— Carl von Clausewitz

La Suisse est un pays particulièrement antifragile qui a moins retenu l’attention des médias ces derniers temps mais qui a pourtant répondu à la crise comme on pouvait l’espérer : le 25 février, la Suisse a détecté son premier cas de COVID-19 ; trois jours plus tard, ils avaient interdit tous les événements de plus de 1000 personnes. À partir de ce moment-là, ils ont modifié leurs mesures sanitaires en temps réel. Cela ne garantit naturellement pas une réussite immédiate et sans encombre du plan d’action mais on peut imaginer un niveau de stress dans la population légèrement moins élevé que celui des pays gouvernés par des gouvernements « traditionnels » et hiérarchiques (voir plus bas sur la diffusion de l’information) …

Attendons de voir comment les américains réagiront. Même si je ne suis pas certain que les réactions de Trump soient à la hauteur de l’évènement … En même temps, le système américain a été construit pour tirer profit des crises de son système qui se sont succédées depuis le début du XXème siècle (voir notamment la destruction créatrice de J. Schumpeter).

À moins qu’on soit arrivé au terme d’un cycle très long qui rimerait avec la fin du capitalisme tel que nous le connaissons ? À voir. Et à vivre aussi ; je vous le souhaite.

 

Anti-fragilité = nous avons besoin du désordre

Mais revenons à nos moutons. Pourquoi parler d’antifragilité en ce moment ? Quel rapport avec ce que nous sommes en train de vivre au niveau mondial ?

Voici ce que nous dit Nassim Taleb : « certains objets tirent profit des chocs ; ils prospèrent et se développent quand ils sont exposés à la volatilité, au hasard, au désordre et au stress, et ils aiment l’aventure, le risque et l’incertitude. »

Toujours est-il que, malgré l’ubiquité du phénomène, il n’existe pas de mot pour désigner l’exact opposé de fragile. Appelons-le antifragile. L’antifragilité dépasse la résistance et la solidité. Ce qui est résistant supporte les chocs et reste identique ; ce qui est antifragiles’améliore. » Dans tous les domaines de notre vie, l’antifragilité doit être un objectif. Devenir antifragile, c’est développer cette force interne qui fait que peu importe l’obstacle rencontré, on ne faiblit pas (fragile), on ne reste pas non plus intact (robuste), mais au contraire, on se renforce.

Le vent éteint la bougie et anime le feu. Il en est ainsi du hasard, de l’incertitude, du désordre : on veut en tirer profit et non pas s’en abriter.

Autrement dit, un gouvernement et une société antifragiles pourraient sortir grandis et renforcés de cette expérience traumatisante qu’est la pandémie mondiale. Mais comment, en temps de guerre, d’asymétrie de l’information et de morts horribles, pourrions-nous tirer profit de la situation pour nous « renforcer » ?

 

Fragilité négative

Tout d’abord, essayons de définir ce que l’antifragilité n’est pas : l’antifrangilité N’est PAS « non fragile ». Ce n’est pas non plus de la robustesse, de la durabilité ni même la capacité de résister à l’adversité. J’entends certaines personnes dans le fond utiliser antifragile pour signifier « immunité » ou « super-résilience ». Ils se trompent ; ce n’est pas le cas. D’autres assimilent l’antifragilité à « l’optionalité », ce qui est déjà plus proche, mais sans être tout à fait vrai non plus. On en reparlera un peu plus tard dans cet article.

Antifragile signifie tout simplement « fragilité négative ». Cela peut être assez difficile à conceptualiser car il n’y a pas vraiment de mot pour cela en français, ou dans n’importe quelle autre langue d’ailleurs, pour autant que Taleb en ait jamais entendu parler. Il n’y a pas non plus d’analogies visuelles ou d’objets réels que nous pouvons facilement imaginer. Comme le contraire d’un vase en porcelaine par exemple. Nous pouvons imaginer quelque chose de fragile, puis nous devons imaginer l’absence de cette fragilité, de ce qui rend cette chose fragile.

Essayons d’aller un peu plus loin : qu’est-ce qui pourrait caractériser une fragilité négative ? Si on définit la fragilité comme « caractère ce qui souffre du désordre » (dans le sens de ce qui est précaire, vulnérable, faible et instable), qu’en est-il de quelque chose qui profitedu désordre ?

Et c’est là que nous nous approchons le plus, à mon avis, de ce que pourrait être l’antifragilité : des choses qui ont besoin du désordre pour prospérer et qui souffriront si elles sont laissées au repos. La plupart des objets existants n’ont pas cette propriété, mais beaucoup de systèmes complexes et d’écosystèmes vivants l’ont. Les marchés, les démocraties et les systèmes immunitaires sont tous, par définition, antifragiles : sans opposition, ils stagnent et meurent. Avec opposition, en particulier quand cette opposition est inattendue, ils se renforcent. L’opposition, le désaccord, la divergence, la contradiction, … sont des ingrédients-clé de leur fonctionnement. On retrouve cette idée en épistémologie où les systèmes évoluent grâce à la force du « penser contre ».

 

Développer les facteurs de stress du système

Un système est un ensemble d’éléments interagissant entre eux selon certains principes ou règles. Un système est déterminé par :

  • sa frontière, c’est-à-dire le critère d’appartenance au système (déterminant si une entité appartient au système ou fait au contraire partie de son environnement) ;
  • sa mission (ses objectifs et sa raison d’être) ;
  • ses interactions avec son environnement ;
  • ses fonctions (qui définissent ce qu’ont le droit de faire ou non les entités faisant partie du système, leur organisation et leurs interactions) ;
  • ses ressources, qui peuvent être de natures différentes (humaine, naturelle, matérielle, immatérielle…), leur organisation et leurs interactions.

Nous vivons dans des systèmes. Des systèmes complexes et intriqués les uns dans les autres, avec une série de relations en « sous-systèmes » comme des neurones interconnectés. On ne peut pas en bouger un sans modifier la conditions des autres. Un peu comme dans l’image des bulles de savon ci-dessous.

Idée de l’intrication quantique de nos écosystèmes

Alors, comment réussir à appréhender le tout ? À faire réagir l’ensemble de ces systèmes de façon coordonnée ? Education ? Terminée et dangereuse, nous nous en apercevons tous les jours en ce moment. Agilité ? Pourquoi pas mais limitée par un modèle paradigmatique en voie de disparition (l’agilité ne serait-elle pas l’étape ultime du néolibéralisme ? – je pose ça là). Il nous reste l’antifragilité. Qui n’est pas une doctrine. Plutôt une théorie contre intuitive qui embrasse la complexité et la notion de souffrance.

J’aime bien l’exemple cité dans l’ouverture du premier chapitre du livre de Nassim Taleb, Antifragile, que je reprends in extenso pour bien illustrer l’antifragilité de nos vies. C’est aussi l’expérience de pensée la plus mémorable du livre :

« Vous êtes au bureau de poste sur le point d’envoyer un cadeau, un paquet plein de coupes à champagne, à un cousin de Tataouïne Orientale. Comme le colis peut être endommagé pendant le transport, vous apposez bien en vue sur le carton une grosse étiquette «fragile», «cassable» ou «à manipuler avec soin» (en rouge). Mais quel serait l’exact opposé d’une telle situation, l’opposé exact de « fragile » ?

Presque tout le monde répondra que l’opposé de «fragile» est «robuste», «résilient», «solide» ou quelque chose du genre. Mais le résilient, le robuste, etc. sont des articles qui ne cassent pas et ne s’améliorent pas non plus. Il est donc inutile d’écrire quoi que ce soit dessus : avez-vous déjà vu un paquet voyager avec une étiquette «robuste» en lettres vertes épaisses estampées dessus ?

Logiquement, l’opposé exact d’un colis fragile serait un colis sur lequel on aurait écrit « à secouer très fort svp » ou « surtout ne pas faire attention ». Son contenu serait non seulement incassable, mais bénéficierait des chocs et autre mauvais traitements qu’on lui ferait subir. »

À quand les classes où les étudiants demanderaient aux enseignants de les claquer très fort dans la face pour devenir plus forts ? On va voir que les « mauvais traitements » n’ont pas besoin d’être spécialement violents. Qu’on peut les mettre en scène, comme dans une salle de gym par exemple, et en prendre du plaisir.

 

Dans les systèmes antifragiles, les facteurs de stress (les perturbateurs) deviennent des informations.

« Dans la mythologie grecque, l’Hydre était une créature fabuleuse en forme de serpent qui vivait dans le lac de Lerne, près d’Argos, et dépourvue de nombreuses têtes. Chaque fois que l’on en tranchait une, deux autres repoussaient. Elle aimait donc qu’on lui fasse du mal. »

— Nassim Taleb

On pourrait traduire ça par le fait que la base du système antifragile est de se nourrir de l’imprévu. La réponse à la perturbation extérieure est construite à l’intérieur (le muscle qui se renforce de lui-même après une séance de sport). Autres points essentiels : un système antifragile est un système simplifié, moins rigide, plus agile, et donc doté d’une plus grande capacité d’adaptation face aux perturbations extérieures.

Jusque là, normalement, la plupart des gens me suivent et comprennent globalement le concept. Mais ça commence à patiner dans la semoule quand ils essaient d’imaginer concrètement comment un perturbateur (ou une contradiction) peut renforcer un système antifragile au fil du temps. Et ça devient la panique quand ils essaient de visualiser concrètement les différences entre les systèmes antifragiles, fragiles et robustes. Un moyen mnémotechnique pour y arriver serait de penser l’antifragilité en termes de théorie de l’information .

Pensez par exemple à un système qui ronronne tranquillement, dans un état où il n’y a rien à signaler. Puis un facteur de stress est soudainement introduit. Un grain de sable s’infiltre dans ses rouages parfaitement huilés : la demande du marché (par exemple) pour un produit change soudainement ; une nouvelle menace inconnue jusqu’alors se développe ; les clients commencent à se plaindre d’une manière que vous n’aviez pas prévue.

Comment cela affecte-t-il le système ?

Dans un système fragile, ce facteur de stress crée de l’incertitude. Vous aviez un plan, et vous aviez intérêt à suivre ce plan tant que vous restiez dans l’état où vous étiez quand vous l’avez créé. Mais maintenant les conditions ont changé, donc votre plan ne fonctionne plus. Vous persistez, vous pensez que ce sont les autres qui ont un problème, que tout va revenir à la normale très bientôt. Vous êtes déjà mort mais vous ne le savez pas encore. C’est ça la fragilité.

Je ne compte plus les fois où des projets entrepreneuriaux ont échoué parce que les fondateurs avaient passé trop de temps à peaufiner leur plan d’affaires. Persuadés qu’ils étaient d’avoir pris en compte TOUS les aspects possibles d’un futur qu’on ne peut pas prédire par définition. Demandez à Yahoo ce qu’ils pensent de l’arrivée de Google sur le marché. Ils ne l’avaient pas prévu même s’ils l’ont vu venir ; ils n’existent plus aujourd’hui.

Dans un système robuste, le facteur de stress est neutre sur le plan de l’information. Vous aviez un plan et il y a suffisamment de buffer ou de souplesse dans votre système pour absorber les chocs du perturbateur. Votre état est stationnaire ; le plan se poursuit.

Dans un système antifragile, ce facteur de stress résout l’incertitude . Vous n’aviez aucun plan préexistant ; le perturbateur (ou agent de stress) vous dit alors quoi faire. Dans un système antifragile, les perturbateurs sont des informations. Sans perturbateurs, un système antifragile est sans gouvernail, il ne sait pas comment grandir ni quoi faire. Il souffre. Jusqu’à ce qu’un nouveau défi lui donne une nouvelle direction, un nouveau sens.

En entrepreneuriat, nous sommes passés d’une approche causale (plan d’affaires) à une approche « effectuale » de co-création avec le Lean Startup peu après la crise de 2008. La pandémie de COVID-19 devrait nous faire passer à l’approche adaptative ou antifragile dans les prochaines années.

Je crois qu’il serait important de former dès à présent les étudiants à une pédagogie antifragile. Après tout, il s’agit bien ici de développer le mythe du leadership persévérant et résilient qui se sort de toutes les situations grâce à la puissance de ses deux hémisphères cérébraux (créativité et rationalité) …

 

Antifragilité et optionalité ne sont pas la même chose

Nous avons vu que l’erreur du débutant consistait à confondre antifragilité et robustesse. L’erreur du compagnon Padawan consiste à confondre antifragilité et « optionalité » (propriété de ce qui est optionnel). Elles sont liées, mais ce n’est pas la même chose. Les options sont quelque chose que vous avez (possibilités), tandis que l’antifragilité est quelque chose que vous faites (actions).

L’optionalité est donc une condition préalable à l’antifragilité, mais ce n’est pas parce que vous avez des options que vous êtes antifragile. Une organisation fragile, confrontée à un facteur de stress inconnu, peut disposer de nombreuses «options». Mais si vous ne savez pas quoi faire avec ces options et si vous ne savez pas comment relever le défi, alors ces options ne vous sont d’aucune utilité. Pis, elles sont susceptibles de mettre en péril la stabilité du système dans son ensemble.

Il suffit de lire les réactions complètement irrationnelles sur la personnalité du Professeur Raoult et sa proposition de traitement à l’hydroxychloroquine en France. Entre les partisans du Professeur et ses farouches opposants, il existe une tension qui pourrait virer vinaigre si un des camps n’assouplit pas son point de vue. Pendant ce temps là, la danse macabre des statistiques mortuaires n’en finit plus de grimper.

La tension se fait entre les partisans et les opposants au régime et contient le germe de la guerre civile ou de l’effondrement systémique. Cette tension éloigne de la sortie de crise puisque les parties se crispent sur leur position sans chercher à mettre en place des solutions adaptées à la nouvelle réalité que le perturbateur implique. Pour information, c’est comme ça que le régime soviétique s’est effondré … Tchernobyl et Gorbatchev étaient les perturbateurs.

 

Implémenter la stratégie des haltères

L’antifragilité est quelque chose que vous faites, plutôt que quelque chose que vous avez ou quelque chose qui vous définirait. L’antifragilité se renforce par réaction continue. C’est un peu comme l’inverse de prédire l’avenir. Vous ne faites aucune hypothèse prospective sur quoi que ce soit mais vous savez que vous avez besoin du désordre : vous avez besoin d’un changement d’état pour réagir et vous confronter « à la réalité ». Les meilleurs systèmes antifragiles réagissent rapidement et correctement, comme l’Hydre dont les nouvelles têtes poussent à mesure que vous coupez les premières. Sans désordre, l’Hydre ne grandit pas (voir plus haut).

L’exemple préféré de Taleb à ce propos est la musculation :

« Les haltères sont censés illustrer l’idée d’une combinaison d’extrêmes tenus à distance par quelque chose qui les sépare. » Taleb utilise cette image pour « décrire une double attitude qui consiste à ne pas prendre de risques dans certains secteurs, et à prendre quantité de risques moindres dans d’autres ». Avoir d’une part une aversion extrême pour le risque et de l’autre un amour extrême pour le risque, plutôt qu’un juste milieu (risque modéré).

Les poids libres vous rendent plus fort (par opposition aux machines) parce qu’ils vous exposent à plus de facteurs de stress et à plus de degrés de liberté dans la façon dont ils vous stressent. Vos muscles et vos articulations deviennent antifragilespar la façon même dont vous vous exercez : ils s’adaptent à ces facteurs de stress et ils les utilisent comme information. Dans une salle de gym, l’optionalité ne suffit pas : avoir la possibilité de se muscler n’est pas la même chose que de se tonifier en réponse active au stress (voulu).

La stratégie des haltères, quel que soit le domaine d’application (carrière, couple, corps, etc…), consiste à avoir cette double stratégie : être à la fois extrêmement conservateur, et extrêmement agressif. Si on revient sur l’exemple de l’organisme / du système, on pourra se reposer à la fois sur des fondamentaux solides (bien dormir, manger sainement, beaucoup bouger au quotidien), et aller dans des extrêmes pour le challenger positivement (bains glacés, jeûnes secs, séances de sport à très fortes intensités) !

 

Antifragilité et information bottom-up

En conséquence, les systèmes et organismes antifragiles tendent vers un thème commun : la prise de décision ascendante (bottom-up), plutôt que la prise de décision descendante (top-down). L’antifragilité exige de parcourir sans cesse l’arbre des possibles à la recherche de options efficaces et peu coûteuses.

L’antifragilité n’est efficace que dans la mesure où vous pouvez réellement détecter, réagir et progresser en temps réel en réponse aux écarts par rapport à votre état dit « normal ». La seule façon de se mouvoir dans des systèmes complexes est de se tenir en alerte en permanence et de réagir sur une petite échelle dans des laps de temps extrêmement courts.

À la différence des systèmes descendants qui ont du mal avec l’antifragilité (pour eux, toutes les options sont coûteuses), on peut imaginer des groupes de décision décentralisés (des cellules antifragiles) avec tout pouvoir pour résoudre efficacement la situation selon un environnement donné. Il est probable que les états hyper-centralisés se transforment rapidement après la crise, sous peine d’effondrement. Le changement de paradigme ne sera pourtant possible qu’en changeant rapidement nos façons d’enseigner le risque à nos chères têtes blondes.

Les alchimistes enseignaient bien qu’ « ordo ab chaos », l’ordre qui nait du chaos, est la substance primaire de l’Univers, dont procède toute chose. C’est cette énergie universelle qui permettait aux alchimistes de transformer le plomb en or, ou plus précisément, d’atteindre la perfection.

Sans aller jusqu’à la perfection, qui n’est qu’un objectif inatteignable en soi, ne serait-il pas temps de reprendre le contrôle de nos vies et de notre croissance personnelle en tant qu’humains en devenant antifragile ?

Arrêtons les dogmes et (re)prenons du plaisir à accueillir l’inconnu dans nos vies.

 

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2 commentaires

Anonyme · 02/04/2020 à 09:00

Une vision systémique du monde est plutôt parlante pour moi bien que mon univers professionnel se situe plutôt dans la sphère intrafamiliale, en tant que sous-système. Josiane

    jimbeam166 · 02/04/2020 à 15:45

    Je pense que le concept s’applique aussi à la famille et même au niveau personnel : il s’agit d’éventualiser que la souffrance peut être transformée en données et actions potentielles. Exemple : je pars, je reste, je change, je me forme, …

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